Projet « Nakhla – Voix des Femmes des Oasis » : Rapport de Synthèse Finale

Introduction : Contexte et Ambition du Projet Nakhla

Le projet « Nakhla – Voix des Femmes des Oasis » a été conçu comme une réponse stratégique aux défis croisés qui affectent les régions oasiennes du gouvernorat de Gafsa. Face aux pressions grandissantes du changement climatique sur des écosystèmes fragiles et à la sous-représentation persistante des femmes dans la vie publique locale, cette initiative a visé à lier ces deux enjeux. En positionnant les jeunes femmes comme des actrices clés de la résilience environnementale, le projet a cherché à transformer une vulnérabilité perçue en une force motrice pour le changement communautaire.

Fiche d’Identité du Projet

CaractéristiqueInformation
Titre du ProjetNakhla – Voix des Femmes des Oasis
Organisation PorteuseAssociation Capsa Horizons
Programme CadreProgramme Fa3il.a, financé par l’Union européenne en Tunisie
Partenaire d’ExécutionCILG VNG International
Période de Mise en ŒuvreDu 15 avril 2024 au 10 juillet 2025
Zones d’InterventionLes cinq oasis de Gafsa (Gafsa-ville, El Ksar, Lala, El Gtar, Laaguela)
Bénéficiaires Directes20 jeunes femmes oasiennes (18-35 ans)

L’objectif global du projet était de renforcer l’engagement et l’intégration des jeunes femmes oasiennes dans la vie publique à travers la lutte contre les changements climatiques. Il s’agissait non seulement de les sensibiliser, mais aussi de les doter des compétences et de la confiance nécessaires pour devenir des porte-paroles écoutées et des leaders reconnues dans leurs communautés. L’analyse qui suit détaille la méthodologie et les activités clés qui ont structuré le parcours de transformation de ces bénéficiaires.

1. Le Parcours de Transformation : Méthodologie et Activités Clés

Le succès du projet Nakhla repose sur un parcours d’accompagnement structuré, conçu comme une montée en puissance progressive pour transformer les 20 bénéficiaires en actrices de changement. La méthodologie a articulé quatre phases logiques : l’immersion sur le terrain a permis de poser un diagnostic vécu, qui a ensuite nourri le renforcement des capacités pour outiller les participantes. Ces nouvelles compétences ont trouvé leur application directe dans la création médiatique, transformant leur expérience en plaidoyer, avant d’être consolidées par la mise en réseau pour assurer la pérennité de leur engagement.

1.1. Phase 1 : Identification, Mobilisation et Lancement (Avril – Juin 2024)

Le processus de sélection des 20 bénéficiaires (Activité A11) a été mené avec une grande rigueur pour garantir la transparence et la pertinence du groupe. Un appel à candidatures a été largement diffusé, suivi par une évaluation par un comité de sélection pluridisciplinaire (incluant le CRDA et la Délégation de la Femme) sur la base de critères précis. Face aux défis initiaux, l’équipe a fait preuve d’adaptabilité : seules 15 candidates sur les 20 prévues ont été sélectionnées lors du premier casting, ce qui a rendu indispensable la réouverture des candidatures et l’organisation d’entretiens complémentaires pour constituer un groupe de 20 femmes répondant parfaitement aux objectifs du projet.

Le Kick-off Meeting du 20 juin 2024 (Activité A12) a été bien plus qu’un simple événement de lancement ; il a constitué un acte fondateur pour le projet. En réunissant 84 participants, dont des représentants clés des autorités locales (CRDA, Délégation de la Femme, municipalités), des médias et de la société civile, cet événement a permis de mobiliser les parties prenantes, de légitimer l’initiative auprès de la communauté et de positionner immédiatement les bénéficiaires comme des interlocutrices crédibles.

1.2. Phase 2 : Immersion, Diagnostic et Renforcement des Capacités (Juin – Octobre 2024)

Les visites de terrain dans les cinq oasis (Activité A13) ont représenté une étape de diagnostic cruciale. Elles ont permis aux participantes de partager leurs expériences et d’identifier collectivement les problématiques environnementales et sociales qui affectent leur quotidien. Les principaux défis soulevés incluent :

• La rareté de l’eau et une gestion jugée inéquitable des tours d’irrigation.

• La pollution environnementale, la diminution de la biodiversité et la prolifération de nuisibles comme les sangliers.

• Les violences économiques, notamment l’inégalité salariale, et un sentiment d’exclusion sociale qui freine leur participation à la prise de décision.

Les sessions de formation et de coaching ont ensuite permis de doter les participantes des outils nécessaires pour analyser et agir sur ces problématiques :

• Compétences Techniques (Activité A14) : La formation des 6-7 juillet 2024, animée par Dr. Samah Chaabane, a significativement renforcé les connaissances des 20 participantes sur les changements climatiques. L’amélioration a été objectivée par une augmentation très nette des scores entre les pré-tests et les post-tests, démontrant une réelle acquisition de savoirs.

• Compétences Comportementales (Activité A15) : Le coaching des 13-14 juillet 2024 avec M. Ridha Ballatifa a été un tournant pour beaucoup de participantes. Il a permis de développer la confiance en soi, la prise de parole en public et l’aisance face à la caméra, des compétences essentielles pour leur future intégration dans la vie publique et leur rôle de porte-parole.

Enfin, la visite d’étude à l’oasis modèle de Nefta-Tozeur (Activité A16) a été une source d’inspiration concrète. La découverte de pratiques réussies (agriculture biologique, gestion économe de l’eau) a stimulé la réflexion collective. Lors d’un brainstorming, les participantes ont identifié des idées directement transférables, comme la création de groupements de femmes ou l’adoption de techniques d’irrigation plus économes.

1.3. Phase 3 : Création Médiatique et Amplification des Voix (Août 2024 – Juillet 2025)

La production de contenus médiatiques a constitué le cœur de la stratégie d’autonomisation du projet. Cette phase a permis aux femmes de passer du statut de bénéficiaires à celui de porte-paroles actives, capables de formuler leurs propres messages et de sensibiliser un large public.

La production des 10 émissions radios « Capsa Climat » (Activité A22) a été menée selon une approche résolument participative. Les thèmes ont été choisis directement par les bénéficiaires lors d’un brainstorming, garantissant ainsi la pertinence et l’ancrage des sujets dans leurs réalités. Selon les données consolidées du rapport final, la campagne de diffusion sponsorisée a généré un impact considérable :

• Personnes atteintes : 175 134

Parallèlement, la production des 5 spots de sensibilisation (Activité A23) a permis de traduire leurs témoignages en messages courts et percutants. Le processus de co-écriture des scripts et l’adaptation du format (recours à la voix off et aux images symboliques) ont permis de respecter les sensibilités culturelles et le souhait de certaines participantes de ne pas apparaître à visage découvert. Là encore, l’impact de la campagne a été significatif :

• Personnes atteintes : 102 256

1.4. Phase 4 : Capitalisation, Réseautage et Clôture (Février – Juillet 2025)

La réunion de capitalisation du 6 février 2025 (Activité A21) a eu pour objectif de consolider les acquis et de pérenniser l’engagement des participantes. En les connectant avec des experts et des associations environnementales locales, l’événement a facilité leur intégration dans des réseaux existants, jetant les bases d’une action durable au-delà du projet.

La cérémonie de clôture du 10 juillet 2025 (Activité A24) a été un moment de célébration et de reconnaissance du parcours accompli. Les témoignages inspirants, comme celui de Mme Salma Said qui a partagé l’initiative de sensibilisation qu’elle a menée à El Gtar, ont illustré la transformation opérée. Un atelier participatif a permis de réfléchir à la pérennisation de “l’esprit Nakhla”, confirmant la volonté collective de poursuivre l’action. Ce parcours complet a généré des résultats concrets et des impacts profonds, qui méritent une analyse détaillée.

2. Analyse des Résultats et Impacts Stratégiques

L’évaluation de l’impact du projet Nakhla s’est attachée à mesurer les transformations à trois niveaux interdépendants : humain, communautaire et matériel, dépassant ainsi le simple suivi des livrables. L’analyse se concentre sur les transformations profondes observées chez les 20 bénéficiaires, ainsi que sur les changements initiés au sein de leurs communautés.

2.1. Impact Humain : Autonomisation et Émergence d’un Leadership Féminin

La transformation personnelle des 20 participantes est le résultat le plus tangible du projet. Les rapports d’évaluation attestent d’un renforcement mesurable de la confiance en soi et des compétences en communication : 90 % des femmes ont déclaré avoir gagné en confiance pour la prise de parole en public.

Plus encore, le projet a favorisé l’émergence d’un leadership féminin local. Des exemples concrets l’illustrent :

• La participation active de 6 femmes à la co-animation de 7 émissions radio, une conséquence directe du coaching sur l’aisance face à la caméra (Activité A15), qui leur a donné la confiance nécessaire pour passer du statut d’auditrice à celui d’animatrice.

• L’initiative menée par Mme Salma Said à El Gtar, qui a spontanément organisé des sessions de sensibilisation pour d’autres femmes de sa communauté, incarnant l’objectif de transfert de compétences et d’appropriation du projet.

• La constitution informelle d’un “noyau d’ambassadrices locales” par 16 des 20 femmes, qui ont exprimé la volonté de poursuivre leur engagement de manière collective.

2.2. Impact Communautaire : Sensibilisation à Grande Échelle et Création d’un Écosystème

Grâce à une stratégie de diffusion numérique ciblée, le projet a réussi à sensibiliser un public large et diversifié bien au-delà des participantes directes. En cumulant la portée des campagnes médiatiques pour les émissions radio et les spots vidéo, le projet a touché plus de 277 000 personnes, majoritairement des jeunes et des femmes des régions concernées.

Au-delà de la sensibilisation, Nakhla a réussi à tisser un réseau solide et durable. En connectant les bénéficiaires avec les institutions publiques (CRDA, Délégation de la Femme), les groupements de développement agricole (GDA) et les organisations de la société civile (JCI Gafsa), le projet a créé un véritable écosystème local favorable à l’engagement citoyen des femmes, où le dialogue et la collaboration sont désormais facilités.

2.3. Impact Matériel : Production de Biens Publics Durables

Les 10 émissions radio et les 5 spots vidéo produits ne doivent pas être considérés comme de simples livrables, mais comme des “biens publics” et des outils de plaidoyer durables. Ces contenus constituent une archive médiatique précieuse, documentant les défis climatiques des oasis de Gafsa à travers le regard de leurs habitantes. Ils sont désormais disponibles et réutilisables pour de futures campagnes de sensibilisation, des ateliers de formation ou des programmes éducatifs, assurant ainsi un impact qui perdurera bien après la clôture du projet.

Ces résultats remarquables ont été atteints en dépit d’un contexte parfois complexe, qui a nécessité une grande capacité d’adaptation de la part de l’équipe projet.

3. Défis Rencontrés et Solutions Adaptatives

Cette section témoigne de la résilience et de la capacité d’adaptation du projet Nakhla face aux imprévus. La gestion proactive des défis est un gage de maturité et une source d’apprentissage essentielle. La documentation transparente de ces défis et des mesures correctives constitue un pilier de notre démarche d’apprentissage organisationnel.

DéfiDescriptionSolution Mise en Œuvre
RecrutementDifficulté initiale à trouver 20 candidates répondant aux critères stricts d’âge (18-35 ans) et de résidence dans les zones oasiennes ciblées.Réouverture de l’appel à candidatures et organisation d’entretiens complémentaires (téléphoniques ou en personne) pour atteindre le quota de participantes qualifiées.
LogistiqueQualité insatisfaisante des services de certains prestataires (traiteur lors du kick-off, agence de transport pour la visite d’étude).Changement systématique des prestataires défaillants et sollicitation de partenaires locaux fiables, comme l’Université de Gafsa qui a mis un bus à disposition.
CulturelRéticence de certaines participantes à être filmées ou photographiées à visage découvert, par respect pour leur contexte familial et social.Respect systématique et inconditionnel du consentement. Adaptation des scripts des spots vidéo en ayant recours à des voix off et des images symboliques pour transmettre le message sans exposer les personnes.
TechniqueChangement inopiné des règles de diffusion de Facebook, entraînant la suppression des vidéos en direct après 30 jours.Adaptation de la stratégie de publication en republiant systématiquement les émissions au format enregistré pour garantir leur pérennité et leur accessibilité à long terme.

Chaque défi surmonté a été une source d’apprentissage précieux, enrichissant l’expérience de l’équipe et des participantes, et générant des enseignements clés pour l’avenir.

4. Leçons Apprises et Recommandations

Le projet Nakhla a été une riche expérience d’apprentissage pour l’Association Capsa Horizons et ses partenaires. Au-delà des résultats quantitatifs, il a généré des enseignements stratégiques précieux qui pourront guider la conception et la mise en œuvre de futures initiatives de développement communautaire et d’autonomisation.

4.1. Leçons Stratégiques

• La puissance de l’approche participative : La co-construction des contenus médiatiques (choix des thèmes, écriture des scripts) s’est révélée être un levier majeur d’appropriation et de renforcement de la confiance. Cette approche a également été cruciale pour surmonter les sensibilités culturelles (Défi 3), en permettant une co-construction des spots vidéo qui respectait le consentement de chacune.

• L’importance cruciale des partenariats locaux : La collaboration étroite et continue avec les structures locales (CRDA, GDA, Délégation de la Femme, associations) a été essentielle pour l’ancrage territorial, la légitimité et la réussite opérationnelle du projet. Un projet de ce type ne peut réussir en vase clos.

• Le besoin d’un accompagnement holistique : L’autonomisation est un processus complexe. La combinaison d’un renforcement des compétences techniques (environnement) et des compétences comportementales (prise de parole, confiance en soi) s’est avérée être la clé pour une transformation complète et durable des participantes.

• Le potentiel des femmes comme actrices de changement : Le projet confirme de manière éclatante que les femmes rurales ne sont pas de simples bénéficiaires passives. Lorsqu’on leur en donne les moyens, elles deviennent de véritables moteurs de solutions, d’innovation et de résilience face aux défis climatiques et sociaux.

4.2. Recommandations pour l’Avenir

Sur la base des résultats obtenus et des besoins exprimés par les bénéficiaires, notamment lors de la cérémonie de clôture, les recommandations suivantes sont formulées pour assurer la pérennité de la dynamique initiée :

1. Institutionnaliser le réseau : Il est recommandé de formaliser le réseau des ambassadrices Nakhla en un collectif ou une cellule locale reconnue. Cette structure leur permettrait de poursuivre leurs actions de manière coordonnée, de gagner en visibilité et de faciliter leur accès à de futurs soutiens techniques ou financiers.

2. Répliquer le modèle : Le succès de l’approche Nakhla (formation + coaching + production médiatique participative) invite à sa reproduction. Il est suggéré de capitaliser sur l’expérience acquise pour adapter et déployer ce modèle dans d’autres oasis en Tunisie ou dans des régions confrontées à des défis similaires.

3. Développer un accompagnement post-projet : Les participantes ont identifié de nombreuses idées de micro-projets. Il est crucial de mettre en place un dispositif de soutien technique et logistique pour les aider à concrétiser les initiatives identifiées lors de la cérémonie de clôture, telles que la création de clubs environnementaux dans les écoles ou le lancement de micro-projets de compostage.

Ces recommandations visent à capitaliser sur l’élan créé par le projet pour construire un héritage durable.

Conclusion : L’Héritage du Projet Nakhla

En transformant 20 bénéficiaires en un noyau de 16 ambassadrices locales et en touchant plus de 277 000 personnes en ligne, le projet Nakhla a dépassé son objectif de simple sensibilisation pour initier une véritable dynamique de leadership féminin. Il a démontré qu’en investissant dans le potentiel des femmes et en leur offrant une plateforme pour s’exprimer, il est possible de catalyser des changements profonds et positifs.

La transformation la plus significative est celle vécue par les 20 participantes : des femmes, autrefois peu visibles dans l’espace public, sont devenues des voix respectées, des sources d’information crédibles et des actrices reconnues de la lutte pour la justice environnementale dans leurs communautés. L’héritage de Nakhla ne se mesure pas seulement en nombre de vues ou de participants, mais dans la confiance regagnée, les réseaux créés et l’espoir suscité.

“Quand une femme se lève pour défendre sa terre, c’est toute une oasis qui reprend vie.”

موضوعات ذات صلة